Proche, lointain...

Publié le par Dicrostonyx torquatus

 

 

 

 

On pense souvent qu'il faut aller loin pour trouver ce qu’on recherche, ce moment de grâce où le monde reprend des couleurs.

 

On a un peu peur d'aller chercher tout près...

 

Tout près, c'est sûrement nul, c'est sûrement fade. Tout près : on connaît.  On est blasé avant même de commencer la visite de l'expo des artisans locaux, on sait ce qu'il y aura : les nunucheries de Machinchose, là, qui vit du côté de chez..., mais si, tu sais bien, elle fait des clowns tristes, avec des chiens tristes sur des pavés tristes, il y aura aussi Pierre, non , Marcel, je ne sais plus, enfin, ce type qui soude à la va-vite trois tôles rouillées pour te faire un tabouret que tu achèteras par culpabilité - tu n'as pas osé lui dire que tu trouvais ça moche, son fils est dans la classe du tien -.

 

- Qu'est-ce que tu as ? Il a bien raison de le faire, ce tabouret, elle a bien raison de la peindre, sa toile. Qu'est-ce que tu connais de leur besoin de faire leur art à eux ? Si tu n'aimes pas ça, disait ma mère, tu n'es pas obligé d'en dégoûter les autres.   

 

Poussé dans le dos, tiré par le col, on y va quand même, à cette expo. Pour faire plaisir, pour ne pas rendre les rapports sociaux encore plus complexes qu'ils ne sont déjà, par acquit de conscience aussi, et pour confirmer ses a priori, on fait son vieux réac : on sait bien ce qu'on y verra, tu vas voir, je te le dis d'avance, ça va être moche, il y aura des chiens tristes et des tabourets rouillés, je le sais, je le sais. On rabâche. On grinche. On boude.

 

On entre dans le centre sportif - chaleur, touffeur -; on déconnecte le son pour ne pas se laisser noyer par les nappes muzakales qui s'échappent du Hammond (waow, un Hammond !), tu lances un clin d'oeil à l'organiste, ben oui, ce n'est pas le genre de musique qu'il aime, mais c'est la tradition, et puis c'est pour faire plaisir qu'il est là...

On avance, comme un ours blanc sur une banquise en débâcle, prudence, prudence. Surtout ne pas glisser.  Une remarque mal placée, et hop, on coule, on coule.

 On croise d'autres mammifères, bancaux et gauches eux aussi.

- Bonjour Madame, vous allez bien ? Et Mathieu, ça va aussi ?

- Tiens, pas mal, les photos, il a un bon oeil, Joseph. Eh, Joseph, c'était à Agadir, ça ?

- Regarde un peu ce chien, là ! Y avait pas le même, quand on est allé à Montmartre ?

- C'est combien, le chapeau ?

 

Non, tout compte fait, je n'aime pas, je le savais, je te l'avais dit.

Il y a quelque chose de touchant, d'accord, mais esthétiquement...

Oui, tu as raison, ça a le mérite d'exister, et au moins, les gens se voient, voient ce qu'ils font, échangent autre chose que des coups de klaxon dans la grand'rue, pour se saluer... Ici au moins on se parle. C'est vrai que c'est ce que je voulais faire, avec le Lemming.  C'est même la base de mon désir : la culture n'a pas une seule apparence, elle n'est pas là où on s'attend qu'elle soit.  Elle est autour de nous, et elle n'a pas de forme obligatoire.  Elle prendra des aspects que d'autres, ceux à qui on s'expose, n'aimeront pas, dénigreront parfois, sans chercher le morceau d'amour qui palpite là-dedans.

D'accord, s'il faut le regarder comme ça, je vais le regarder comme ça.

 

Et bien, lui, par exemple, c'est vrai, c'est pas mal, non, c'est bien, même, c'est honnête, il y a une âme.

 

Mais pour le reste...

 

Attends une minute, on n'est pas aux pièces.

Elle, je n'aime pas, je trouve qu'il manque un chouïa de je ne sais quoi, mais ça me fait plaisir qu'elle soit là, avec tout ce qui lui est arrivé.  Et qu'elle puisse l'exprimer comme ça, et bien tant mieux.

 

Bon.  On a fait le tour.

On y va ?

On s'en va ?

Tu vas dire bonjour à ***, puis on s'en va ?

Non, mais tu sais, les enfants s'impatientent.

On est un peu pressés, non ? On n'avait pas dit qu'on allait chez les parents ?

 

On ronge un peu son frein, allez, je vais encore voir là-bas et puis...

 

Et puis on se retrouve devant ces dessins-là, bien noirs, bien fins, qui font penser à Blutch, à Blain, au Larcenet de Blast, au Franquin des Idées Noires et de Cauchemarrant, à Thomas Ott, qu'on vient de découvrir, à certains dessins de Sfar, à un Gustave Doré qui aurait abusé de l'opium.

 

Et c'est Christophe qui est là, sur sa petite table en formica, et qui gratte au scalpel ses petites cartes noires.

 

Et il habite mon village.

 

Et c'est la bonne surprise.

 

Et il vient de faire un beau dessin du Lemming, sans avoir encore vu le spectacle. Ça s'appelle "La Métamorphose" et je n'ai rien d'autre à dire.

 

Métamorphose

Métamorphose

 

© Christophe Swijsen

Commenter cet article